J’ai lu ma mère m’a tué

La première fois que j’entends parler du Rwanda, je dois avoir 14 ans. Je suis loin de comprendre tout ce qui s’y passe mais, les grandes lignes sont claires : des gens s’entretuent et beaucoup sont obligés de fuir le pays. C’est d’ailleurs ainsi que je fais la connaissance de Rwandais. Nous fréquentions la même paroisse et au détour de conversations, j’ai appris qu’ils étaient des réfugiés. Petit choc pour moi. Ce n’était pas la première fois que j’en voyais.

C’était en classe de CM1 je crois ; en réalité, je ne m’en souviens pas. C’est très loin. Une chose est sûre, je n’avais pas 10 ans. Je devais être entre 7 et 8. Je jouais avec mes camarades de classe dans la cour de récréation de l’École Publique de Poum Poum Rey à Garoua, une ville du Nord Cameroun, quand allant du côté des robinets je suis tombée sur un groupe de jeunes se désaltérant à même les robinets. Ils ne nous « ressemblaient » pas. Ils étaient crasseux, ne nous répondaient pas et semblaient n’avoir pas été envoyés à l’école. Non, nous n’avions pas de clôture, donc à l’école, nous cohabitions. Le maître, entre 2 leçons, avait bien pris le soin de nous expliquer ce que ces enfants et leurs familles faisaient dans le coin : « ils ont fui la guerre dans leur pays » et il n’est pas allé plus loin que ça.

Quand je fais la connaissance de cette famille à Douala, je suis donc surprise… les réfugiés, ce n’est pas ça.

Et le temps passe. Et les nouvelles se font de plus en plus horribles. On se croirait dans un cauchemar sauf que tout est vrai. Et c’est ce qu’il y a de pire. L’être humain démontre tous les jours, cycles, siècles, que sa cruauté est sans pareille. On découvre Corneille dont les textes relatent ce qu’il a vécu. L’horreur dans ce qu’il y a d’indescriptible. L’horreur dans ce qu’il y a d’inimaginable. Et puis, 100 jours plus tard, tout s’arrête. Nous de l’extérieur, on passe à autre chose comme souvent c’est le cas hélas. Mais pendant ce temps, les rwandais pansent les blessures du passé, trouvent moyen de se pardonner. Pardonner pour bâtir, mais aussi pour avancer.

Quand j’entends parler du Rwanda des années plus tard, ce n’est qu’en de termes élogieux, le boom et la croissance du pays se fait à 2 chiffres. Il est cité en exemple de toutes parts : gouvernance, discipline, résilience, tous les indicateurs sont au vert…. Et moi, je le mets sur la liste des pays à visiter. Mais, vous direz que tel n’est pas le propos de cet article. Je suis supposée parler de lecture. Vous n’avez pas tout à fait tort. Seulement, chemin faisant, je suis allée au Rwanda il y a peu. De mes yeux, j’ai vu l’histoire et forcément, cette revue ne saurait être comme celles que je fais d’ordinaire.

A mes heures perdues, je vais sur Twitter. Il faut savoir que 90% du temps que je passe sur ce réseau social est dévolu aux activités professionnelles. Sur mes comptes personnels, je ne suis pas très fréquente. Et un jour, ma copine d’amour, acheteuse compulsive de livres Claudia me tague sous un thread qui parle du livre : voici comment Ma mère m’a tué de Albert entre dans ma vie.

Si vous me suivez, vous savez que je me laisse tenter facilement par les titres et celui là a de quoi tenter. Dans le contexte que l’on sait, on se demande comment une maman peut tuer son propre enfant. Bon, j’en vois me dire que les infanticides arrivent « tous les jours ». Que ça n’a rien d’extra. Moi, ça m’intrigue à chaque fois. Chaque fois, je me demande comment une maman peut en arriver là. Quel peut être son niveau de désespoir et quels verrous ont sauté pour qu’elle pose un tel geste en toute rationalité. Je suis maman de deux garçons et oui, ça m’intrigue. Je me remémore à ce sujet la chanson de Jean jacques Goldman: Né en 17 à Leidenstadt…. Si nous étions à leur place, aurions-nous agi autrement? Je ne sais pas…. J’aime mieux ne pas y penser.

Dans un premier temps, Albert tient à parler de sa famille. De la paix qui y régnait, de leur situation financière, de la bonne entente avec les voisins, de la « cosmopolité » du quartier. Oui, il y avait une relative paix que hantaient de temps en temps les relents du passé. Il arrivait que des Tutsis se fassent agresser à cause de leur nez jugé trop gros, leurs oreilles larges ou pointues. Oui, un jour, le colon est arrivé au Rwanda et a dupliqué ce qui se faisait en Allemagne quelques années plus tôt. Gramsi le disait il y a fort longtemps : « l’histoire enseigne, mais n’a pas d’élèves ! ». On a pris les mêmes et on a recommencé. Hélas, hélas !

De temps en temps donc, les fantômes du passé resurgissent, j’ai ainsi appris que le génocide de 1994 n’a pas été le premier, il y en a eu un premier dans les années 50 (1959). Les fantômes du passé sont sournois, et s’immiscent dans les familles et même à l’école. Les pièces d’identité en plus de fournir les éléments de base permettent la cartographie de la société. Ethnie : Tutsi (un crime). Je me suis souvent posé la question de cette mention « ethnie » sur les actes de naissance ou certains documents. C’est avec cette lecture que j’ai compris. Ça permettait de classifier, de cartographier et de diviser les peuples. Pour le coup, c’était réussi !

Pour ne rien arranger, à la même période, sont instaurés les 10 commandements des Hutus, une absurdité institutionnalisée pour marginaliser et mieux balkaniser la société Rwandaise. Oui, la « solution finale » se prépare, posément, surement. Il s’agit de s’assurer de faire un travail d’envergure très méthodique. J’en ai encore les larmes aux yeux, quand je me revois au mémorial du génocide….

Les bases étaient posées, il ne manquait que le prétexte. La famille jadis en paix et en harmonie connaît la division. Les voisins qui d’ordinaire buvaient ensemble s’épient et se surveillent. Un sale vent souffle qui ne laisse présager rien de bon. Les fantômes du passé se font vivants et les anciennes amitiés ne sont plus que ça des anciennes amitiés sans rien de plus. Anciennes amitiés qui toléraient la différence mais qui nourrissaient les rancœurs. C’est à ce moment que l’on comprend ce qui a changé. Le père d’Albert était Tutsi et sa mère Hutu. Certains voisins ne sont pas Hutus et les jours paisibles sont loins, bien loins. Le pays s’embrase, plus personne ; je veux dire plus un Tutsi n’est en sécurité. Plus un seul. Les fantômes du passé incarnés dans/par une éducation propagandiste agissent en plein jour, dans les familles, à l’église, dans les villes, quartiers et villages. Il n’existe pas de havre de paix, pas de refuge, pas d’exceptions. Rien ne protège les plus faibles, les victimes, RIEN.

Des jeunes hutus, sont entraînés à tuer jusqu’à 1000 Tutsis toutes les 20 minutes. Un carnage auquel Albert doit étrangement sa survie. Son bourreau le garde « au frais » pour le lendemain. Il a trop tué aujourd’hui ; il doit se reposer lui dit-il. Seulement, ses frères n’ont pas eu cette chance. Ceux qui les ont tués sous ses yeux, n’avaient pas l’effort court. Non mis à l’abri par ses aînés, il a vu ce qu’un enfant ne devrait pas voir. Ses frères mis à mort et décapités. Et pourtant, il pensait avoir vu le pire. Et je dois avouer que moi aussi, je pensais avoir touché le fond.

Mais dans cette boucherie, le fond n’existe pas. Les femmes sont éventrées, leurs enfants offerts en sacrifice à l’autel de l’idéologie. Parlant d’enfants, ses petits frères ont été livrés à la mort par leur maman. Oui, la maman d’Albert a fait exécuter ses enfants : deux êtres qu’elle a porté en son sein. Deux âmes innocentes, coupables d’être amenées dans ce monde par un père Tutsi. Mais il doute, non, elle ne peut pas avoir fait ça. Et malgré sa grand-mère maternelle qui lui dit demande de se prester vers sa mort, il ne veut pas croire. Qui le pourrait ? Quelle maman pourrait être aussi démunie de cœur ? Mais, il le constate car sa mère le conduit lui aussi à l’abattoir…. Il doit sa survie à un concours de circonstances mais surtout au fait que les bourreaux étaient fatigués.

Je ne vais pas en dire plus. J’en ai déjà trop dit.

Trouver la force de pardonner

Je voudrais toutefois parler de la force du pardon. Albert a pardonné à sa mère, à la société. Personnellement, je n’aurais pas pu. Albert a pardonné à ses voisins, à ses cousins… à sa maman. Cette femme qui l’a tenu par la main pour le conduire à une mort certaine. En lisant le bouquin, je n’ai pas arrêté de voir l’enfant. Pourquoi l’amour d’un enfant pour sa mère est sans fin. A côté de cela, un enfant n’a rien sur le cœur. Son cœur est comme la mémoire vive d’un ordinateur, elle efface pour remettre les compteurs à zéro. Comme un enfant qui regarde sa maman avec tendresse, malgré le geste de sa mère, elle demeure sa mère et il l’aime et il s’en occupe. A un moment même, il exprime des regrets, il regrette de s’être confié à ses oncles sur l’action de sa maman car, c’est de ce fait qu’elle se retrouve en prison. Seul un enfant peut ressentir ça, seul un enfant peut se sentir autant coupable

La force de pardonner, de se parler et de se regarder sans ressentiment. A l’échelle nationale, les juridictions Gacaca sont mis en place pour donner la parole aux protagonistes : bourreaux et victimes s’y retrouvent pour parler. Honnêtement, je vous le redis, je ne pourrais pas. Sans crier vengeance, je ne saurais me résoudre à m’asseoir et à échanger avec quelqu’un qui a déployé toute son énergie à me détruire. Mais Dieu, merci, il ne s’agit pas de moi. Je suis cependant curieuse de voir comment ça se passait, si vous avez des recommandations, je suis preneuse.

Ne me demandez pas comment, ils y sont parvenus. Le pays est reconstruit, flambant neuf, propre. Mon premier contact a donné le ton au reste de mon séjour : débarquant à l’aéroport de Kigali, je me fais rapidement rappeler à l’ordre. Jetez-moi ce sachet plastique que l’on se saurait voir. Je me suis rappelée que les sacs plastiques sont interdits dans ce pays mais à aucun moment, je n’ai pensé qu’un sac de duty free pouvait être une offense.

Et moi, d’explorer la capitale. J’ai été surprise pour ne pas dire choquée par la propreté. Les routes principales et même de quartier sont propres : pas un tas d’ordures, pas un papier qui traîne, même le marché est propre.Même Niamirambo, the old city, n’a rien de sale, accrochée aux collines.

Et oui, il faut le dire, le Rwanda est un toboggan géant… IL porte bien son nom : le pays des mille collines… Je n’ai pas fait le décompte mais, je vous assure il y en a rires.

Et puis, de la politesse, de l’égard et du respect. Personnellement, je suis toujours choquée quand les gens sont polis. Je suis camerounaise et si vous y avez déjà fait un tour la violence verbale est un must, un art de vivre.

Une autre chose qui surprend quand on arrive au Rwanda, c’est la peau neuve de Kigali. Rien à voir avec ce que j’avais vu à Bissau. On sent un dynamisme et un boom. Seules traces du passé des points d’impact dans les murs de l’Assemblée Nationale et bien évidemment le mémorial du génocide, une étape obligatoire. De l’hôtel Rwanda, il ne reste que le souvenir car il ne reste que ça ; car, même le nom a changé. Je vais d’ailleurs me refaire le film pour me rafraîchir la mémoire.

Si vous me suivez depuis sur Instagram ou Ici, vous savez que mon passage dans un pays se résume à deux choses, non trois ou plutôt 4.

Les musées : la visite du mémorial est gratuite, il vous est toutefois demandé de verser la somme qui vous convient. Ce musée, tout comme le livre qui m’a servi de prétexte pour cet article, valent la peine d’être connus. Autre livre rencontré dont Claudia, ma relectrice d’amour m’avait parlé : « Une saison de machettes » que je n’ai pas eu la force d’acheter. Il est disponible à la boutique de souvenirs du mémorial.

 

Le shopping : cette fois ci, je ne suis pas allée en magasin. J’ai trouvé mon bonheur au marché. Évitez le piège à touriste : il vaut mieux aller au marché central ; il y a plus de choses à voir et en plus, c’est beaucoup moins cher et vous pourrez vous offrir le luxe de marchander.

Les librairies : mon emploi de temps ne m’a pas permis de gérer ça. De plus, chose étrange, je n’ai voyagé qu’avec un bagage en cabine. Ceci était/ est une véritable révolution : oui, j’ai découvert que je pouvais voyager léger. Même si j’ai dû acheter un sac (qui n’a pu contenir tous mes achats) pour stocker mon artisanat ; oui j’en ai acheté des tonnes !

Les restos : j’en ai fait 2 le Soy, un resto asiatique que j’ai aimé. Mais, le resto dont je souhaite  vous parler c’est le Pili Pili, le cadre est top, le personnel sympa. Pour ce qui est de la cuisine, elle est très bonne et le rapport qualité prix est superbe.

Une mention spéciale pour son directeur/ gérant. Un ami avait oublié ses téléphones dans un taxi pris en face du resto après une soirée. Nous nous y sommes rendus dans l’espoir que le taximan les ait trouvés et rapportés : tel n’a pas été le cas. Il a cependant accepté d’appeler le numéro, s’est entretenu avec le mec en kinyarwanda et le taximan a promis de faire parvenir les téléphones et il a tenu parole. Ce sont de telles choses qui font que l’on revienne et pour ce qui est sur, je reviendrai.

Je vous recommande fortement de lire Ma mère m’a tué de Albert Nsengimana mais aussi de visiter ce merveilleux pays.

Des bisous

Posted by Leyopar

  1. J’ai adoré te lire. 🤩🤩🤩

    Répondre

    1. Merci d’être passée

      Répondre

  2. Bonjour il y a le livre survivantes de esther mujawayo. L hôtel c’est bien les mille collines hôtel rwanda c’est le nom du film. Esther a été réfugiée dans cet hôtel. Je pense que le peuple rwandais a une force de résilience très important. C’était un peuple très croyant

    Répondre

Laisser un commentaire